
Steve Jobs in Exile, Geoffrey Cain
Cinquantième anniversaire oblige, les publications sur Apple n’ont pas manqué cette année. Steve Jobs in Exile a immédiatement attiré mon attention, précisément parce que Geoffrey Cain ne s’intéresse pas directement à Apple. Son angle, ce sont les années NeXT, de 1985 à 1997, entre le licenciement du co-fondateur par le PDG qu’il avait pourtant lui-même embauché et son retour surprise à Cupertino. Avant de devenir l’homme que l’on a tous en tête, ce génie qui a relancé Apple avec l’iMac puis surtout l’iPhone, ces années d’exil comme le nomment l’auteur sont nettement moins connues et pourtant formatrices. Constituée d’une succession d’échecs cinglants, l’expérience NeXT a finalement permis à Steve Jobs d’apprendre à moins chercher à tout gérer lui-même et à faire davantage confiance à ceux qui l’entourent. Quand il quitte Apple au milieu des années 1980, c’est un jeune homme arrogant persuadé de sa supériorité et incapable de faire la moindre concession. Cette attitude bloque tous les accords qui auraient pu sauver NeXT. Les grandes universités américaines devaient être les premiers clients de l’ordinateur imaginé par l’entreprise, mais les caprices de son patron ont mené à une machine bien trop chère. IBM était intéressée comme alternative à Windows, à une époque où le système de Microsoft ne dominait pas encore, mais Steve Jobs a tout fait pour que l’accord n’aboutisse pas. Quand l’armée américaine s’y intéresse, son passé, ou sa posture, hippie ressort et il bloque toute possibilité aussi. NeXT finit par abandonner le matériel et survit presque par accident, grâce à un logiciel qui a permis de créer des boutiques en ligne avant que ce soit chose courante, dont celle de Dell.
Autant dire que le bilan n’est pas très reluisant pour Steve Jobs et sa nouvelle entreprise. Difficile pour autant de parler réellement d’échecs, quand on sait que NeXTSTEP, le système d’exploitation maison, a finalement sauvé Apple en permettant de créer Mac OS X au début des années 2000, puis en servant de base à iPhone OS pour son premier smartphone. J’aurais aimé que Geoffrey Cain explore davantage cet aspect-là de l’histoire, en plongeant plus profondément dans les fondations de ce système si novateur. Néanmoins, Steve Jobs in Exile a déjà beaucoup à raconter et l’auteur s’intéresse surtout à son personnage historique et son parcours. De ce point de vue, c’est indéniablement une réussite. Il a obtenu des interviews avec énormément de personnes directement impliquées, en particulier les premiers employés de NeXT qui ont pu raconter l’enfer mené par leur patron. Les co-fondateurs venus avec lui d’Apple ont tous abandonné le navire un par un, ce qui en dit long sur sa gestion toxique. C’est aussi un récit amusant des délires autour du premier ordinateur, conçu d’une manière si sophistiquée, équipée de composants si novateurs qu’il coûtait deux à trois fois plus cher que promis et ne fonctionnait pas vraiment au départ. Un vrai désastre, même si ce cube noir a marqué l’histoire, notamment en participant à la création du web… un événement auquel ni NeXT, ni surtout Steve Jobs, n’ont contribué. De la même manière, le succès éclatant de Pixar en parallèle des difficultés de NeXT est un rappel assez cruel : l’entreprise a réussi à éblouir le monde avec Toy Story précisément parce que le CEO était absent. Il a financé le studio pendant des années sans s’impliquer, alors qu’il voulait tout gérer jusqu’à la teinte précise de noir pour le cube, ruinant tout espoir de succès pour NeXT.
Ma carrière professionnelle m’a amené à lire énormément sur Steve Jobs et j’ai encore énormément appris en lisant le livre de Geoffrey Cain. L’auteur a eu accès à d’excellentes informations, qu’il a compilées en un récit agréable à lire. Si vous maîtrisez l’anglais et que le sujet vous intéresse, je recommande sans hésiter.