
Le Ministère du futur, Kim Stanley Robinson
Lire ce livre entre deux canicules était sans doute ma pire idée. Surtout l’ouverture, terrifiante : Le Ministère du Futur débute sur une séquence qui décrit une canicule d’une ampleur inédite en Inde, avec à la clé plusieurs dizaines de milliers de morts. La scène est aussi courte qu’elle est mémorable, aussi bien pour Frank, l’un des deux personnages principaux du roman qui survit à l’événement sans jamais s’en remettre, que pour le lecteur. Je peux en témoigner, ces visions d’horreur décrites par Kim Stanley Robinson me restent encore en tête. Il fait si chaud que tout le système électrique tombe, privant les populations de toute climatisation. L’humidité est si élevée l’humidex arrive dans les zones de danger immédiat et des villes entières disparaissent de la carte en quelques jours. Cet enfer est d’autant plus resté gravé dans ma tête que j’écris ces lignes en pleine semaine de canicule, alors que les températures atteintes en France ont dépassé celles imaginées par le romancier ! Fort heureusement, nos infrastructures ont mieux tenu et l’ampleur des dégâts sera sans doute moindre. Mais quand même, quelle idée de lire ce livre en ce moment…
Pour autant, Kim Stanley Robinson n’écrit pas un énième récit post-apocalyptique et son roman se veut même optimiste. L’idée générale est d’imaginer la création d’un ministère dit du futur, qui se charge d’établir la marche à suivre pour sauver l’humanité face au dérèglement climatique. Outre Frank, on suit ainsi Mary, la première ministre du futur désignée par les Nations unies pour mener à bien cette tâche ambitieuse : inverser la hausse du taux de carbone dans l’atmosphère et initier une baisse des températures à l’échelle globale. Comment y parvenir ? C’est tout l’enjeu et Le Ministère du Futur propose plusieurs pistes, que j’ai trouvées souvent très intéressantes. J’ai bien aimé le temps pris par le récit pour que ce ministère trouve sa voie et surtout parvienne à se faire entendre. Tout n’est pas résolu du jour au lendemain, loin de là, et les premières années, cette initiative ressemble à toutes celles qui sont mises en œuvre à intervalles réguliers, une belle idée autant qu’une coquille vide. Je trouve l’intégration de mouvements plus radicaux bien trouvée : l’action finit par arriver, non pas seulement par la voie légale, voire pas du tout de ce côté, c’est l’impulsion de mouvements parfois violents qui permettent enfin de débloquer la situation. Les solutions réelles qui se mettent enfin en œuvre sont elles aussi intéressantes, j’ai notamment apprécié les mécanismes de carbocoin, décrits avec précision et accueillis avec un scepticisme initial qui semble parfaitement crédible. Il y a ainsi plein d’aspects positifs dans ce roman et pourtant, je n’ai été convaincu qu’à moitié.
Le style m’a un petit peu gêné, tout d’abord. Je comprends l’idée de l’œuvre chorale, j’apprécie l’envie de l’auteur d’inclure un maximum de points de vue. Néanmoins, quand on en vient à faire parler un photon, c’est sans doute qu’on est allé trop loin. Le ministère du futur multiplie les petits chapitres, parfois composés uniquement d’un paragraphe ou deux, et j’ai trouvé que ça hachait trop le rythme, au détriment de l’arc principal. Au-delà du style, ce roman publié en 2020 fait le pari d’une science-fiction proche, puisque l’intrigue débute autour de 2025, et ça le rend hélas déjà en partie obsolète. Pas un mot sur l’intelligence artificielle, alors que la blockchain et les cryptomonnaies sont des solutions envisagées, par exemple.
Au fond, ce décalage rend le livre encore plus déprimant. Toutes les solutions qu’imagine Kim Stanley Robinson naissent dans un monde qui n’a jamais connu le deuxième mandat de Trump et tous les reculs auxquels on assiste en ce moment sur le climat. Il imagine comment se sortir de la situation qu’il connaissait à la fin des années 2010 et qui est tellement meilleure que l’actuelle. On ne le réalisait pas, bien entendu, et c’est tellement démoralisant de réaliser que les solutions déjà si difficiles imaginées dans Le ministère du futur ne sont même plus envisageables dans notre réalité… J’aurais mieux fait de lire ce livre en plein hiver, moi.