Fantôme utile, Ratchapoom Boonbunchachoke

Fantôme utile, Ratchapoom Boonbunchachoke

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Autant le préciser d’emblée : si vous n’aimez pas être surpris, passez votre chemin. Le point de départ de Fantôme utile est étonnant, mais Ratchapoom Boonbunchachoke parvient à surprendre d’un bout à l’autre de son premier film. Pendant près de deux heures, ce cinéaste thaïlandais construit une histoire fantastique teintée d’une grosse dose d’absurde qui m’a évoqué par moments le travail d’un Quentin Dupieux, avec toutefois un style bien à lui. Même quand on pense avoir cerné le réalisateur, son travail est relancé dans une direction inattendue et jusqu’à la fin, le spectateur ne sait pas trop à quoi s’en tenir. Grand amateur d’absurde, j’ai beaucoup apprécié ce long-métrage qui prend son temps pour mieux étonner. D’autant que j’ai été agréablement surpris par l’ambiance queer, qui n’était pas du tout prévue et qui ajoute un bonus bienvenu.

Fantôme utile s’inspire de la culture populaire thaïlandaise, comme l’explique le réalisateur, un éclairage intéressant pour comprendre l’univers qui nous semble si particulier. Les fantômes existent, cela ne fait l’objet d’aucun questionnement et ce n’est même pas un sujet. Ils peuvent occuper des objets du quotidien et Ratchapoom Boonbunchachoke les représentent sous la forme de poussière, ils finissent assez logiquement dans des aspirateurs. L’intrigue principale se construit ainsi autour d’un aspirateur, où le fantôme de Nat se retrouve après sa mort, ce qui lui permet de rester avec son mari. Son introduction est aussi hilarante que mémorable. Dans l’usine familiale, March entend la voix de sa femme et se dirige vers une allée isolée où il tombe sur un aspirateur qui déboutonne sa chemise et commence à lui titiller les seins. La remarque de sa mère quand elle découvre la situation ? Arrête de baiser avec l’aspirateur ! Dans cette Thaïlande aux contours flous — le cadre semble contemporain, mais le cinéaste choisit volontairement de vieux appareils pour mieux brouiller les pistes —, le film joue constamment sur ces décalages pour faire survenir l’absurde. La société très sérieuse, politique et religieuse, se confronte aux fantômes et tente de les éliminer, sans jamais ne serait-ce que remettre en cause leur existence. J’ai été frappé par le caractère politique du projet : la mère, qui dirige l’usine, s’inquiétant de la production après la mort d’un ouvrier devenu fantôme ; l’homme politique qui cherche à faire oublier des opposants politiques tués quelques années auparavant. Tout en restant dans l’onirisme qui caractérise tout le projet, le réalisateur a clairement des comptes à rendre et la place accordée aux personnages LGBTQIA+ s’inscrit naturellement dans cette logique.

J’ai beaucoup aimé la façon de traiter les personnages gay, sans que ce soit jamais un sujet au fond. Le cadre qui sert au récit principal, entre ce jeune homme qui a acheté un aspirateur hanté et le réparateur, est marqué dès le départ par de multiples indices qui suggèrent une relation gay sans la surligner. Dans l’intrigue centrale, le frère marié à un homme avec qui il a adopté un enfant est une présence d’abord plus explicite, qui permet d’explorer l’homophobie de la société traditionnelle thaïlandaise. D’ailleurs, la mention des thérapies de conversion ne doit certainement rien au hasard, surtout quand surviennent les électrochocs dans la suite du projet. C’est un message pas si discret et que j’ai trouvé remarquablement amené, alors même que ce n’est pas le cœur du sujet. Il faut dire que Ratchapoom Boonbunchachoke signe peut-être son premier film, mais le soin apporté à la mise en scène et l’inventivité de l’ensemble forcent le respect. C’est très original, presque expérimental sans jamais être illisible. Un vrai coup de cœur.