Une bataille après l’autre, Paul Thomas Anderson

Une bataille après l’autre, Paul Thomas Anderson

Publié le

Dix ans après Inherent Vice, Paul Thomas Anderson se risque à nouveau à adapter du Thomas Pynchon. C’est toujours un défi et le premier essai souffrait probablement d’une bizarrerie trop marquée, rebutant une large partie du public. Une bataille après l’autre est bien différent toutefois, peut-être parce que l’adaptation du romancier est plus libre et nettement moins tortueuse. Même si le projet est bien plus ancien que l’administration américaine actuelle, même si le cinéaste n’a pas pu s’inspirer des camps de concentration établis par ICE, la proximité avec notre réalité est troublante. C’est certainement un argument fort en faveur du projet et une justification importante de son succès, tant critique que public. Le réalisateur signe une œuvre ambitieuse et ample, longue sans jamais être ennuyeuse, foisonnante sans tomber dans l’obscur. Portée par la musique de Johnny Greenwood comme toujours, le film est un vrai plaisir à suivre en même temps qu’un coup de poing assez terrible sur notre triste réalité et qu’un cours magistral bluffant de la part du casting.

Une bataille après l’autre ouvre sur l’attaque d’un groupe de révolutionnaires d’extrême-gauche qui se fait nommer « French 75 », un nom qui n’est jamais expliqué dans le film. D’ailleurs, Paul Thomas Anderson ne s’embarrasse pas avec une introduction pesante et préfère plonger les spectateurs dans une action en cours, les laissant comprendre progressivement ce qui se passe. On découvre ainsi les principaux personnages pendant cette attaque contre un centre de détention gérée par un militaire abusif, sans avoir réellement de contexte. Est-ce important ? Cela pourrait se dérouler dans les États-Unis de Donald Trump, même si le projet adapte un roman de 1990 et a été tourné en 2024, bien avant l’émergence de notre actualité. Au fond, cela ne compte pas, même s’il faut saluer le courage d’un projet si ouvertement politique. La droite américaine au pouvoir ne s’y est pas trompée, alors même qu’elle ne pouvait pas être visée. Quoi qu’il en soit, j’ai apprécié la présentation des deux camps, sans caricature facile, sans angélisme pour les héros, mais surtout sans dédouaner les forces de l’ordre. Il y a un grand nombre de séquences choc dans le film, je retiendrais en particulier celle où Perfidia Beverly Hills (Teyana Taylor, que je découvrais par la même occasion, vraiment excellente) est appréhendée et qu’elle entre dans le commissariat sur un fauteuil roulant et sous les acclamations et selfies des policiers. Le symbole se suffit à lui-même, le réalisateur n’a pas besoin d’insister et bien que les horreurs ne soient pas exclusives à un côté, le scénario n’a jamais de doute sur le rôle de chaque camp.

Si le long-métrage commence par une plongée dans l’univers révolutionnaire des French 75, le film évolue aussi ensuite vers un affrontement individuel. Perfidia signe un accord et vend ses anciens camarades pour retrouver sa liberté, « Ghetto Pat » et leur fille doivent fuir à l’autre bout du pays. Seize ans s’écoulent et Une bataille après l’autre reprend, alors que Willa termine sa scolarité presque normale avec un bal et que son père est plongé dans un mélange explosif de paranoïa et de drogues. Inutile sans doute de saluer le travail de Leonardo DiCaprio, mais enfin, tout de même : s’il n’est plus le jeune débutant des premières années, l’acteur reste un monstre de talent au tournant de la cinquantaine et il le rappelle bien ici. Son intensité est remarquable d’un bout à l’autre et il n’y a aucune fausse note… même si Sean Penn lui a sans doute volé la palme de l’interprétation la plus époustouflante. Dans le rôle du colonel Steven J. Lockjaw, il compose un méchant inoubliable avec sa démarche de pingouin et ses manières, sans tomber dans la caricature pour autant. Toute la fin est une grande course poursuite, littéralement le long de cette route droite et pleine de creux, une idée tellement géniale de mise en scène. Paul Thomas Anderson nous plaque à la route, nous laissant aussi aveugles que ses personnages, et la tension est dingue et quel talent ! Une belle leçon de cinéma, qui justifierait à elle seule de voir le film.

Informations

Titre original : One Battle After Another

Année : 2025

  • Nationalité :
  • États-Unis
  • Genres :
  • Thriller
  • Crime
  • Comédie

Durée : 2h41